SIDA

Vous avez déjà fait un dépistage ? Avant, pendant et après, le premier test est une expérience éprouvante, même en 2014.

 Un peu de contexte

Je ne vais pas vous raconter ici ma vie sexuelle. Déjà, ma pudeur me l'interdit, et surtout, vous n'avez aucune raison de vous intéresser à ce qui se passe dans ma chambre à coucher (qui se trouve être également mon salon, ma cuisine et ma salle à manger, Paris oblige).

Néanmoins, je n'ai jamais caché mon arrivée tardive dans le monde magnifique et formidable des aventures sentimentales (et plus si affinités), ironisant souvent publiquement sur le fait que bon « on verra plus tard » et que ça allait bien un jour arriver. Et le jour arriva.

Concernant le SIDA/VIH, j'ai eu toute la prévention de l'univers. Une mère dans le monde hospitalier, un frère homo’, putain que j'étais au courant qu'il fallait me protéger. Averti de partout. En 4x3 dans le métro, dans des publicités télévisées, sur Internet, via les conseils de toute la famille, les reminder anodins. J'avais évidemment des préservatifs chez moi car on ne sait jamais alors que je n'avais rien de prévu. Je savais que c'était important de se protéger.

Problème : de la théorie à la pratique, il y a un monde.

C'est allé vite. Ce n'était pas prévu. That escalated quickly, comme dirait l'autre. Et il existe des endroits d'un appartement où tout semble loin, dont la précieuse précaution.

Boum. Une « prise de risque », qu'ils appellent ça.

 Avant le test

L'esprit prends du temps avant de se rendre compte qu'on a fait une connerie. Bien plus de 48h, durant lesquels pourtant il est possible de faire ce qu'il faut pour éviter une contamination, si le risque est avéré.

Pendant les 48h en question, j'ai plutôt préféré penser à autre chose, ou à quelqu'un d'autre, bref, vous avez sans doute compris l'idée.

Du coup, trois jours après, l'angoisse ressort du placard et toque à la porte. On la partage avec la personne la plus importante à ce moment-là, qui vous réponds qu'un test (révélé négatif) avait été fait il n'y a pas longtemps.

Mais quand même. « Pas longtemps », c'est vague. Et puis on ne sait jamais. Son ex aurait pu lui mentir, ou ne pas savoir car ses autres partenaires ne savaient pas non plus, etc. De ce côté-là, la prévention (et la publicité associée) était très bien faite pour te mettre une sacrée angoisse.

À ce moment-là, vous pourriez vous dire qu'il aurait simplement fallu que j'en parle à mon médecin. Problème : je n'ai quasiment aucun souci de santé et n'ai jamais pris la peine de prendre un médecin traitant à Paris. Et aller chercher un médecin « juste » pour une angoisse-peu-probable (pensez-vous à ce moment-là), hm.

« Oh, c'est pas grave, il doit y avoir Sida Info Service, hein ! » (oui, j'ai très bien appris ma leçon d'années de prévention.)

Et c'est parti pour la lecture d'articles anxiogènes, t'expliquant qu’ « on meurt du SIDA encore aujourd'hui » (gasp) ou que « les séropostifs pris en charge tôt ont la même espérence de vie » (ah !) mais qu'il faut « prendre un traitement lourd » (et merde) mais « plus simple qu'auparavant » (yay !) mais que bon, hein, ta vie sexuelle récemment commencée devient plus compliquée et que globalement ça reste bien la merde (…erf).

On se prête au jeu des statistiques pour se rassurer. On multiplie les pourcentages de chances, en se basant sur le fait qu'il y a eu un test récent, sur les types de transmission… Au final, après avoir ressorti les rares notions de statistiques du bagage d'ingénieur, on arrive à une probabilité proche de celle de rater une marche dans un escalier. C'est mince, mais je me suis déjà rétamé la gueule dans le métro parisien. Pas probant.

Bref, il faut que j'aille faire un test, appelé ELISA, le plus courant. Comment ça se passe, du coup ?

Il y a d’abord un entretien avec un médecin, avec qui on peut parler des risques qu’on a pris et à qui on peut poser des questions sur le VIH, les hépatites et les IST.

Génial. Non seulement il faut que j'aille dans un centre (évidemment, il n'y en a pas près de mon boulot ou de chez moi, ça serait trop facile), mais en plus, je vais devoir me taper une page de pub prévention supplémentaire par un médecin.

Si c’est le bon moment, on fait la prise de sang pour laquelle il n’y a pas besoin d’être à jeun.

Une prise de sang. Super.

Au bout d’un délai variable selon les centres, on revient au centre, et le médecin remet le résultat.

Euh, genre, combien de temps ? Je vais attendre, angoissé comme pas possible et incapable de me concentrer correctement combien de temps ? « Ça dépend ». Sérieusement.

Après si on veut vraiment avoir une réponse dans un délai le plus
court possible, il y a des laboratoires d’analyses médicales qui peuvent
permettre d’avoir une réponse - habituellement les délais c’est 24 ou 48
heures, parfois ça peut aussi être dans la journée. On peut aller faire le test le
matin et avoir la réponse le soir. (…)

Alors que ça soit clair : que ça soit anonyme, j'en ai rien à faire. Que ça soit gratuit, je trouve ça mieux et plus simple, mais un labo, ça m'irait. En plus, y'en a un pas loin de chez moi. Oui, un labo, ça a l'air bien.

(…) pour faire un test dans un laboratoire, il faut une prescription médicale.

Et merde, je ne connais pas encore de médecin à Paris, et puis il faut que ça soit un médecin traitant pour que ça soit remboursé sans doute, arg, tant pis, j'oublie.

Bon, du coup, allons pour le Centre de Diagnostique Anonyme et Gratuit (CDAG).

Du coup, je vois où je vais pouvoir faire un test pas loin de chez moi ; par acquis de conscience, vérifions si je peux bien faire le test maintenant, on sait jamais…

en France, les tests de dépistage du VIH réalisés à partir d’une prise de sang, sont totalement fiables au bout de 6 semaines

Six semaines. (._.)‘

ELISA.png

QUOI ? ON A DONNÉ DES MILLIONS D'EUROS DANS LE SIDACTION PENDANT DES ANNÉES ET VOUS ME FAITES POIREAUTER SIX SEMAINES OÙ QUE JE FASSE LE TEST ?

(Ça n'est pas spécifique au CDAG. Si vous faites un test dans un labo, ça sera aussi une photo « d'il y a six semaines ». Donc il faut attendre six semaines avant de savoir si six semaines avant vous étiez contaminé et donc contaminant.)

C'est très long, six semaines. Du coup, je pose un événement « TEST VIH » six semaines après sur mon calendrier Google Agenda, et j'attends.

Le temps passe.

La veille du jour en question, pris de flemme, de « j'ai piscine » et de lâcheté, je repousse à la semaine d'après. Et je reproduis la même chose chaque semaine, vu que j'ai beaucoup de boulot, et absolument aucune minute à sortir de ma routine pour aller dans un centre où je vais attendre une plombe et où on va me faire encore la morale.

Le temps repasse.

Trois mois plus tard, j'en ai marre de repousser l'échéance. Je vais bientôt avoir 23 ans, c'est l'occasion de m'y remettre.

Vu que j'ai pris trois mois à me décider, je peux du coup faire un test appelé « TROD ».

Petite parenthèse : je ne comprends pas l'intérêt du TROD. Il s'agit d'un test super rapide, sans prise de sang (juste un pic au bout du doigt), que tu peux faire quand tu veux, et qui dure tout compris une heure trente à la sortie duquel t'as le résultat. Ça a l'air cool, comme ça ; ça m'avait même donné envie d'en faire un au début, jusqu'au moment où j'ai appris qu'il fallait attendre trois mois pour qu'il soit fiable ; du coup, il ne représente que la situation d'il y a trois mois.

TROD.png

Et je ne vous parle même pas des horaires des CDAG, qui sont en majorité en pleine journée. Absolument pas pensé pour des gens ayant une activité professionnelle. Je n'allais pas poser un congé pour ça, et encore moins demander mon après-midi à mon employeur pour « aller faire un test VIH ( ͡° ͜ʖ ͡°) »

Du coup, je me suis décidé à y aller le matin. Ayant des horaires assez souples, ça rendait ça plus discret et moins gênant.

 Pendant le test

Anecdote : Ces notes n'ont presque pas été retouchées après écriture sur mon téléphone.

7h15. Levé difficilement. Je n'ai quasiment pas dormi de la nuit, non pas à cause du test, mais surtout de l'heure très tardive à laquelle je m'étais couché la veille (la vie nocturne parisienne, tout ça).

8h06. Arrivé à l'hôpital Saint-Louis, bâtiment Lavoisier. Le ticket m'indique 010, alors que le 004 et le 005 est en cours de consultation. #ÇaVa

RFM à la radio, ambiance plutôt positive. Les gens semblent d'origines très diverses. Il y a un couple et quatre personnes.

Je me réchauffe les mains, n'ayant plus l'habitude de faire du Vélib aussitôt le matin.

A ce moment, j'espère sortir à 9h30, me sentant optimiste.

8h12. Le 005ème passe.
De l'extérieur, le bâtiment est une ancienne école (la façade est sans doute classée) mais l'intérieur ressemble beaucoup à ces salles d'attentes de petits cabinets de campagne.

La population me fait un peu penser à celle qui était présente durant le dépouillement des municipales, très cosmopolite ; si ce n'est la moyenne d'âge, beaucoup plus jeune ici (ça n'étonnera personne).

Je continue de prendre des notes sur ce qui se passe ; ça m'évite de penser au pire (qui reste peu probable, mais on sait jamais). Mon côté journaliste-de-Monoprix me sauvera.

8h16. Le 006ème entre.
Les deux salles de consultations sont ouvertes, le tout est transparent, mais la radio et les vitres empêchent évidemment d'entre quoi que ce soit. C'est rassurant. La salle d'attente est pleine désormais.

Quelqu'un perd un jeu débile à la radio. Je trouve la voix de l'animateur ridicule et terriblement décalée : c'est bien joué ceci dit pour me changer les idées.

8h20. Je doute que je puisse pouvoir sortir à 9h30. Je stresse un peu. Je ne saurai pas quoi dire à la consultation.

8h29. Pré-entretien passé. Très rapide. « Il y a un problème informatique », donc ça sera anonyme (!). On m'informe qu'il faudra que je revienne jeudi ou vendredi pour avoir la réponse. Gé-nial. Je suis particulièrement déçu. Pourquoi cette information n'était disponible nulle part ? Ça me semble quand même crucial comme information.

Par contre, aucune information ne m'a été demandée si ce n'est de remplir un formulaire. Le tout est identifié par un numéro incrémental.

8h31. J'ai l'impression qu'il n'y a toujours pas eu de dépistage effectif ce matin : la deuxième salle d'attente où je suis désormais est quasiment pleine. Un médecin est arrivé cinq minutes plus tôt.

C'est mort pour 9h30. Partons pour 10h.

Je commence à lire mes mails pour le boulot : autant mettre à profit ce temps interminable.

8h35. Pas de réseau. Je déteste Free de tout mon être.

8h40. Personne n'est encore passé. J'ai l'impression d'être dans un sketch. Des médecins passent, mais rien de nouveau. Le temps est long.

Dans d'autres conditions, je serai déjà parti.

Au loin, dans une salle, je vois une infirmière qui colle les petites étiquettes qui ressemblent à celles que j'ai eu sur mon carton, sur un carnet. L'espoir renaît.

8h45. Première personne/numéro appelée. Le nombre est celui précédant le mien, alors que je suis bien après dans la liste.

Le questionnaire me demande si je suis assuré social, mon orientation sexuelle, ma profession, mon lieu de naissance, ma nationalité (sans doute pour des statistiques).

J'estime ma sortie à 10h20. Et encore, je me trouve optimiste.

P*tain que je suis déçu. Jeudi. Il va falloir que je revienne dans quatre jours. Je suis tenté de réessayer demain dans un autre hôpital. Oui, c'est débile. Mais je me sens trahi. Je vais attendre toute la matinée pour avoir un résultat jeudi ? Et recommencer le même cinéma d'attente ? Sérieusement.

Je vois au moins des dizaines de points améliorables. Comme toujours, avec les services publics, d'ailleurs. Mais là, ça me semble tellement critique que je suis déçu du manque d'accompagnement. C'est la première fois que je viens, je pourrai être terrifié ou venir à reculons après tout.

9h03. Consultation faite avec une médecin super sympa. Un peu ancienne. Elle parcours mon questionnaire, m'invite la prochaine fois à venir le faire à deux (c'est plus facile), ne me juge pas et comprends que bon, dans certaines situations, c'est pas facile ; me dit qu'il n'y a pas de TROD disponible ici mais que ce n'est pas très grave (parles pour toi !). Bon feeling. Vu que je ne sais pas pour l'hépatite B, elle me coche la case et me donne un flacon. Je sors, m'exécute dans celui-ci, puis attend qu'on m'appelle.

9h11. Un infirmier vient me chercher dans la salle d'attente, plaisante un peu. C'est plus sympa. Comme d'habitude j'ai l'impression d'avoir un meilleur contact avec les vrais soignants. J'appréhende la prise de sang, mais c'est parce que j'en ai pas fait depuis longtemps. Je ne l'ai quasiment pas senti. Cool.

9h17. Je sors. J'ai un petit carton vert, et quatre jours à attendre. Ça va être long. Très long.

 Après le test

(Toujours d'après mes notes ; quatre jours plus tard.)

8h42. Moins de stress que la fois dernière. J'ai pu dormir. Il est beaucoup plus tard, mais je compte sur le fait que ça soit rapide (je vais là bas juste pour un résultat après tout).

9h20. Retour donc à l'hôpital, même endroit. Beaucoup moins de monde dans la salle d'attente. Je donne mon papier avec le numéro, on amène mon enveloppe en face et on me fait attendre un médecin.

J'imagine le pire. Pourquoi tout ce mécanisme ? Pourquoi pas me donner directement le papier avec les résultats ? Bon, j'y réfléchis cinq minutes et ça a un sens − histoire que tout le monde aie un accompagnement, que ça soit positif ou non. Et qu'on ne puisse pas faire de timing attack.

9h40. L'attente est quand même longue en deuxième salle. Je pense que je sortirais vers 10h.

Alors que je devrais plutôt être inquiet pour mes résultats, je suis surtout inquiet pour ne pas arriver trop tard au boulot (j'ai envie de partir tôt ce soir…).

9h45. “Face à la mer” à la radio. Je veux en finir, vite, SVP.

9h50. Le pire, je pense, c'est le manque d'information sur le temps restant. Là, la salle d'attente s'est de nouveau remplie car personne n'a été appelée depuis cinq minutes.

9h52. Tiens, on appelle un absent.

9h55. “Peut-être que j'aurai plus de chance avec ce numéro” dit la médecin avant d'annoncer le mien. En effet, je suis là.

Je rentre. Elle plaisante sur le fait qu'elle ne pouvait pas m'appeler par mon prénom (contrairement au précédent), vu que c'était anonyme ; elle me le demande du coup, je lui réponds Stan, et elle raconte que je lui ai porté chance durant un amphi qu'elle a présenté justement le jour de ma fête (St Stanislas, du coup), quelques jours plus tôt. Je lui réponds que j'espère que mon côté, j'espère que le fait que ça soit le jour de mon anniversaire me porte chance à mon tour.

Le test est négatif (honte à vous si vous avez scrollé jusqu'ici sans être à mes côtés via le récit !), je n'ai rien. Je suis clear. Je suis heureux.

Pas de discours moralisateur à coup de “ouin fallait se protéger” là non plus. Heureusement, d'ailleurs, car j'aurai mal réagi. Non, là, c'était sobre et empathique. Ce que je cherchais, au fond.

Je sors, en indiquant que ma journée commençait bien. « Ah, elle commence à cette heure-ci pour vous ? » plaisante-t-elle. « Oui, mais ça ne veut pas dire que je ne suis pas en retard :) ». C'est faux. Mais je voulais la faire sourire, et ça a marché.

 Que retenir de tout ça ?

On peut avoir l'impression que je suis un gros râleur, mais il faut bien prendre conscience que lorsqu'on est dans un cas pareil, on cherche toutes les excuses à notre disposition pour ne pas faire le dépistage.

La peur de la mauvaise nouvelle est si grande que toute échappatoire est la bienvenue. Beaucoup de travail ? Des gens à voir ? Et le fait de devoir attendre six semaines épuise très vite le peu de courage que l'on avait au début pour affronter ça.

On est jamais sûrs sans avoir fait le test, et le virus peut se cacher pendant des années sans qu'on le sache.

Du coup, ce que je conseillerai au vu de mes lectures et de mon expérience :

Personne ne mérite d'attendre autant de temps pour pouvoir de nouveau profiter de la vie. ♥


(Je déteste donc officiellement la connasse de l'accueil qui m'a dit de revenir le jeudi alors que dès le lendemain, j'aurai eu la réponse au CDAG. Ton incompétence m'a inquiété pendant quatre jours, patate.)


Lisez Sida Info Service pour plus d'informations. Je ne suis pas une source fiable là dedans ; je suis ingénieur en informatique, pas médecin.

Vous avez aussi fait un test, ou vous aviez la flemme de le faire et finalement vous allez le faire (cool !) : répondez à ce tweet ou commentez sur Facebook, ça m'intéresse d'avoir votre point de vue.

Si vous pensez qu'il mérite d'être lu, pensez à retweeter ce post.

 
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C'est fini ! Aujourd'hui, je ne suis plus jeune pour les musées, plus pour l'administration, pour les cinémas, pour les festivals, pour les concerts, pour les bibliothèques… J'ai 26 ans. Il faut dire que depuis mon dernier blog-post... Continue →